Philippe Busquin: Science et télévision: pour une approche européenne, Seconde journée Science et Télévision: "La République et ses savants" Cite des Sciences et de l'Industrie - Paris 13 décembre 200

December 16, 2002

Cite des Sciences et de l'Industrie - Paris 13 décembre 2002

Madame la Ministre

Mesdames et Messieurs

Je vous remercie de m'avoir convié à cette deuxième édition des journées Science et Télévision

J'aimerais féliciter les organisateurs pour cette initiative originale et mobilisatrice, qui s'élargit cette année à l'Europe.

Cette assistance, encore plus nombreuse que l'an dernier, témoigne de l'importance d'un tel forum importance pour les professionnels des médias, bien sur, pour la communauté scientifique, elle aussi largement représentée dans cette salle, mais aussi et surtout, comme le rappelle le titre de ce colloque, pour les citoyens de notre « res-publica » commune.

En effet, la télévision c'est une évidence - joue un rôle vital dans le dialogue entre science et citoyens, en France, mais aussi en Europe

Plus encore que celui qui vient de s'achever, le 21e siècle sera le siècle de la connaissance. Plus nous avançons dans cette société de la connaissance, plus le rôle de l'image sera important. L'image fait irruption dans tous les champs de recherche et dans tous les aspects de la société

Dans cette perspective nous sommes confrontés à un double défi.

D'une part, amener davantage les scientifiques vers la télévision les mobiliser, les former pour mieux communiquer la science au public.

D'autre part, et à l'inverse, amener davantage la télévision vers la science pour que la télévision accorde à la science la place, les investissements, et le temps d'antenne qu'elle mérite en Europe.

Dans les deux cas et ce sera mon propos - le défi ne pourra être relevé que si l'on adopte une vision globale basée sur une complémentarité des rôles entre scientifique, producteur, diffuseur, téléspectateur et internaute. Et dans cette perspective, les producteurs indépendants ont un rôle incitatif et fédérateur tout à fait crucial à jouer.

Vision globale, mais aussi vision résolument européenne. Comme l'indique le titre de ce panel, l'Europe ajoute une dimension cruciale au débat science et télévision. Car seule une approche européenne basée sur la mise en réseau des moyens, des ressources et des talents peut, en science comme en télévision, garantir la masse critique nécessaire.

Renforcer le dialogue science et société

Le public ne peut se permettre d'ignorer la science. Des investissements en recherche dépendent l'emploi et la compétitivité de nos entreprises. De la qualité de l'information scientifique dépend aussi directement la qualité de la vie de nos concitoyens qu'il s'agisse d'environnement, de recherche médicale, de sécurité alimentaire.

De cela le public est conscient. Comme le montrent les récentes enquêtes Eurobaromètre , le public se dit intéressé par la science et la technologie. Et pourtant, à plus de 60%, il s'estime mal informé des découvertes qui le concernent au premier chef. Le constat est paradoxal. D'où vient ce déficit? Cette cassure? De l'école? Des médias? Tout le monde se montre du doigt.

Mais, à l'inverse, si le public ne peut plus ignorer la science, les scientifiques ne peuvent plus se permettre d'ignorer le public. Au 21e siècle, la « tour d'ivoire » n'est plus une option. Ni en France. Ni a fortiori en Europe.

Dans ce nécessaire dialogue, la télévision a un rôle crucial à jouer. Un rôle de « truchement » , comme dirait Montaigne. Un rôle d'interprète, de médiateur actif entre chercheurs, décideurs et grand public.

Et ce dialogue me parait d'autant plus nécessaire que scientifiques et professionnels de l'audiovisuel sont engagés dans un même processus créatif . Entre création scientifique (le travail des « producteurs de science » que sont les chercheurs) et création audiovisuelle (celui des « producteurs scientifiques » que vous êtes), il y a en effet une communauté profonde.

Communauté d'approche. Communauté d'intérêt. Mais aussi communauté de responsabilité vis à vis du public.

Mobiliser les scientifiques pour la télévision

Le premier défi est de mobiliser les scientifiques pour l'extraordinaire outil de dissémination des connaissances que sont la télévision, aujourd'hui, et Internet large bande, demain.

Nombreux sont les scientifiques qui, comme le prix Nobel Harry Kroto, ont compris les enjeux. Nombreux sont les chercheurs qui sont devenus interprètes charismatiques de la science auprès du Grand Public. Madame la Ministre en est le vivant exemple.

Mais nombreux aussi ceux qui se méfient des médias en général, et de la télévision en particulier dont le rythme et la logique sont parfois aux antipodes de la démarche scientifique.

Que faire pour renforcer cette mobilisation?

Il faut tout d'abord rassurer les scientifiques. Surtout ceux qui ont pu être échaudés par le traitement cavalier reçu de certains médias plus intéressés par le sensationnalisme que par la vérité scientifique. (Les coupables sont rarement les éditeurs scientifiques, mais plutôt leurs collègues généralistes).

Dans cette mise en confiance mutuelle, les spécialistes de la production scientifique que vous êtes ont un rôle absolument crucial à jouer.

Il faut aussi convaincre nos scientifiques de l'importance de communiquer au public et non plus seulement avec leurs pairs. Tenir le citoyen informé des avancées scientifiques, lui permettre de faire ses choix de société.

C'est là un devoir politique. C'est aussi une nécessité économique, dès lors que le chercheur doit justifier ses budgets et trouver des partenaires au-delà des barrières entre disciplines et des frontières entre pays

Il faut aussi les former aux médias et notamment au média télévisuel. Je me réjouis de voir que de nombreuses universités et institutions en Europe forment maintenant leurs chercheurs à la communication, comme on le fait depuis longtemps aux Etats Unis.

Comme le dit si bien Jean Michel Arnold, la communication audiovisuelle doit faire partie intégrante de « la panoplie du chercheur ». Et les activités dans ce domaine, loin de nuire, comme par le passé, à la carrière d'un chercheur, devraient y contribuent positivement.

Je félicite ainsi votre Association pour les master classes que vous organisez régulièrement ces « pitches » où les chercheurs sont invités à convaincre un parterre de producteurs de l'intérêt d'un projet. Il s'agit là d'une approche pragmatique qui répond à des besoins réels aussi bien des scientifiques, qui ont réagi avec enthousiasme, que de votre industrie.

Le défi fondamental est en effet d'intégrer les scientifiques dans le processus de création audiovisuelle et ce de manière de plus en plus significative. Car le scientifique peut être, bien sur, simple sujet d'interview. Il peut, à un niveau plus valorisant, s'intégrer dans le processus créatif comme expert et consultant garant de la qualité scientifique d'un projet. Il peut, aussi comme cela se passe de plus en plus, devenir i .

Et je me réjouis de voir chaque jour davantage de scientifiques européens franchir le pas, et faire le pari de la télévision en développant et produisant eux-mêmes leurs projets.

Renforcer la science à la télévision: une approche globale

Un défi inverse, mais tout aussi réel, est de renforcer la place de la science à la télévision. De convaincre, notamment, les diffuseurs qui tiennent les cordons de la bourse et contrôlent l'accès au public, que la science, loin d'être rebutante, est la plus passionnante des aventures. Et qu'elle peut faire, comme le montrent nos amis britanniques, de la «first class television »

Pour cela, il faut une vision globale. Et des stratégies convergentes à tous les points de la chaîne entre la production de science (le chercheur), et la découverte de la science (le public). En effet

    Il faut trouver de bons sujets

    Il faut que le film soit écrit et développé

    Il faut qu'il soit financé et produit

    Il faut qu'il soit diffusé et qu'il circule au delà des frontières

    Il faut, enfin, qu'il soit regardé par le public

S'il manque un chaînon, il y a problème. Un film scientifique produit mais non diffusé, comme cela arrive trop souvent, est une perte d'énergie. Un film diffusé mais qui ne circule pas au-delà des frontières n'atteint pas son potentiel

Et un film scientifique diffusé, mais que personne ne regarde , est un gâchis pour tout le monde! Et dans ce cas, les torts sont souvent partagés entre certains diffuseurs (qui relèguent les films scientifiques dans le ghetto du petit matin) et certains producteurs (trop attachés à faire « film qu'ils veulent », plutôt que «le film que demandent les téléspectateurs »).

Mettre en réseau: la valeur ajoutée européenne

A tous ces défis, seule une vision résolument européenne peut répondre

A un moment où la science, plus que jamais, traverse les frontières, une approche résolument européenne de l'écriture, de la production et de la distribution de l'image scientifique est condition sine qua non de réussite. Réussite économique et créative pour votre industrie. Réussite pour la communauté scientifique. Mais aussi réussite pour les publics européens.

En un mot, à l'Espace Européen de la Recherche qui se met en place, devrait tout naturellement correspondre un Espace Européen de la Télévision Scientifique.

Que l'on me comprenne bien, il ne s'agit de produire de l'Europudding , ni même d'ajouter une chaîne pan-européenne de plus. Ce n'est pas une question de « tuyaux » - ils sont assez nombreux - mais de contenu.

Il s'agit plutôt de mettre en réseau de manière beaucoup plus systématique les ressources financières, les moyens et les talents, dans votre industrie comme cela se fait de manière systématique dans recherche scientifique.

De mieux faire circuler les idées, les programmes et les formats. D'élargir et d'enrichir le champ des sujets à couvrir, des images à filmer, des chercheurs à interviewer. De trouver des solutions novatrices en matière de distribution, de « versionnisation » sur différents media, et de conversion linguistique.

Je sais que je parle à des convaincus. Les producteurs indépendants sont les plus européens. Je dirais même qu'ils sont «nés européens». Par nécessité de co-produire. Mais aussi par choix. Car de toutes les œuvres, celles qui devraient le mieux circuler, ce sont bien les films scientifiques

Qu'entends-je par valeur ajoutée européenne?

    Trouver de bons sujets.
Cela n'a jamais été aussi facile. L'accélération sans précédent des progrès des sciences et des technologies, ouvre chaque jour davantage de sujets passionnants, au fur et à mesure où reculent les frontières de l'infiniment petit et de l'infiniment grand. Les chercheurs européens en offrent à foison.

Les grands défis scientifiques et technologiques du 21e siècle ne connaissent pas de frontières. Ils mobilisent les scientifiques à l'échelle de l'Europe. Loin d'être un sujet abstrait, la recherche européenne fournit une foule de personnalités hors du commun, de découvertes exceptionnelles.

Je donnerais comme exemple les nanotechnologies. L'excellent film Nano, The New Dimension produit par Ex-Nihilo est une réponse créative véritablement européenne à un défi scientifique lui aussi à l'échelle de l'Europe.

    Ecriture et développement
C'est une étape cruciale, là où doivent s'impliquer le plus intensément scientifiques et professionnels de l'audiovisuel.

Le programme Science et Société apporte déjà son appui à l'écriture et au développement de fictions télévisées sur des thèmes scientifiques .

Je citerai ici le réseau EuroPAWS auquel participent activement des français et les prix EuroPAWS des meilleurs scénarios de dramatiques scientifiques. Il s'agit là d'un domaine très porteur. Pour la science, qui a des histoires à raconter. Et pour les télévisions (une des meilleures audiences jamais réalisées par la BBC est une fiction sur la découverte de l'ADN).

Ce type d'initiative doit être élargi au documentaire. Je me réjouis donc de l'excellente initiative annoncée par la Ministre de lancer une structure d'aide à l'écriture de programmes scientifiques. Cette initiative répond à un réel besoin, notamment d'explorer des thèmes innovants. Ma suggestion serait, bien entendu, d'élargir cette structure à la dimension de l'Europe

    Aide à la production
Les professionnels que vous êtes sont déjà familiers des mécanismes communautaires d'aides à la production et à la distribution

Lancé en janvier 2001, le Programme Media Plus est doté d'un budget de 400 Millions d'Euros pour quatre ans (dont 350 millions pour le développement, la production et la distribution). Une majorité de ces fonds vont aux documentaires et notamment aux documentaires scientifiques (les magazines ne sont pas éligibles). Le Peuple Migrateur est un exemple de ces magnifiques documentaires européens nés grâce à Media

    Mise en réseau de l'information et des images scientifiques.
Pour utiles qu'elles soient, les aides à la production européennes ne sont pas une panacée. Il faut aller au-delà. Car comme dans la recherche scientifique, je suis convaincu que la valeur ajoutée européenne est dans la mise en réseau, plus encore que dans le financement pur et simple.

C'est l'approche du 6e Programme Cadre de Recherche, avec la mise ne place des réseaux d'excellence et des projets intégrés. C'est aussi, dans le domaine qui nous concerne aujourd'hui, l'approche du programme Science et Société, dont le premier appel à proposition sera publié dans quatre jours.

J'aimerais tester aujourd'hui auprès de vous une idée, sur laquelle nous nous penchons et venons de lancer une étude de faisabilité.

Il s'agirait de mettre en place un portail européen de l'information et de l'image scientifique. Basé sur le Web, ce portail serait un lieu d'échange d'informations et d'images destiné aux professionnels européens. Pourraient y contribuer, selon des modalités à définir, aussi bien les producteurs, les chercheurs que les institutions (laboratoires, fondations).

L'idée d'une telle plateforme d'échange qui permette de localiser à l'échelle européenne les images existantes et les partenaires potentiels -- n'est pas nouvelle. Je sais, M. Sobelman, que c'est un projet qui vous est cher

Pour se développer, ce portail devrait être soutenu, et opéré, par les acteurs eux-mêmes. Mais la Communauté est prête à accorder son soutien pour lui donner une dimension européenne.

    Diffuser
Le dernier maillon de la chaîne est bien entendu la diffusion. Là aussi, je prônerais résolument une approche européenne

Trois constatations.

D'une part les programmes scientifiques voyagent mal. Ce ne sont pas les seuls. Mais cela est regrettable. Le problème est moins un déficit de production que de circulation des œuvres . Les grands marchés sont notoirement réfractaires aux programmes venus d'autre pays européens.

Le développement de « formats », et les échanges d'images (via le « portail ») plutôt que de produits finis, sont deux solutions à explorer

D'autre part l'engagement des diffuseurs en faveur de la science varie énormément . Entre les pays où la science a largement droit de cité sur les antennes (UK, Allemagne, France) et les pays où les écrans restent muets à la science, les différences en Europe sont immenses.

Je le regrette vivement. La régulation audiovisuelle a sans doute son rôle à jouer, notamment dans la définition plus précise des missions de service public par les états membres. Je crois, surtout à l'effet exemplaire des bonnes pratiques - et des succès que peuvent remporter auprès des téléspectateurs les programmes scientifiques de qualité..

En effet, les programmes scientifiques de haut niveau nécessitent un véritable pari, financier et sociétal . Les diffuseurs qui ont fait le pari de la science en terme de choix de programmes et d'investissements de production - ne le regrettent pas. C'est le cas de la BBC, d'autres grands diffuseurs européens publics et privés, de nombreuses chaînes thématiques

Si l'on y met le talent et les moyens, l'aventure scientifique peut la plus grande génératrice d'audiences et de revenus.

Même la physique quantique, l'expérience le montre , peut offrir des œuvres susceptibles de passionner un large public au-delà des différences d'âge et des barrières linguistiques tout en respectant la rigueur scientifique.

Mais le succès a son prix. Et la qualité a son coût. Seul un effort résolu, et une mise en réseau des ressources, des talents et des connaissances à l'échelle européenne permettront de gagner ce pari.

C'est, pour tous les acteurs, une affaire de volonté.

Mais aussi d'imagination.

DN: SPEECH/02/625 Date: 13/12/2002

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