Commissaire Philippe Busquin: Energie et croissance économique: le rôle de la recherche européenne, European Business Summit 2004, Session "Energising economic growth with better energy"

March 12, 2004

European Business Summit 2004

Mesdames, Messieurs,

L'énergie est au même titre que l'eau ou les technologies de l'information, un bien vital de la société d'aujourd'hui. On a tendance à l'oublier, surtout quand l'énergie est relativement abondante et bon marché.

L'énergie est aussi une grande source de richesse et un important secteur d'activité industrielle tant sur le plan global (pétrole) que régional (production et distribution d'électricité et de gaz).

L'énergie n'est pas un bien de consommation banalisé. Des enjeux important y sont attachés: sécurité d'approvisionnement, compétitivité, service public et protection de l'environnement.

De plus, l'énergie est au cœur de certaines tensions géopolitiques dont la récente guerre en Irak en a été une preuve marquante.

L'énergie, tant par sa production que par sa consommation, provoque aussi des " coûts externes " c'est-à-dire des dommages, notamment sur la santé humaine et sur l'environnement, qui ne sont pas encore assez pris en considération par le marché.

Pour toutes ces raisons, et dans une perspective de Développement Durable, il est important que l'industrie et les pouvoirs publics agissent de concert afin de préparer les options énergétiques du futur.

Mon exposé se résumera à trois points:

    Les perspectives mondiales dans le domaine énergétique à moyen et long terme (2030);

    Les politiques et mesures à mettre en œuvre à brève échéance;

    Les solutions énergétiques et environnementales d'avenir.

1.  Qu'est ce qui nous attend sur le plan énergétique?

D'après l'étude WETO (World Energy, Technology and climate policy Outlook) publiée par la Commission, la population mondiale devrait passer de 6 milliards à plus de 8 milliards en 2030.

Dans le même temps, la demande énergétique mondiale (1,8% de croissance annuelle) devrait quasiment doubler pour passer de 10 à 18 milliards de tonnes équivalent pétrole.

Dans les pays industrialisés, la croissance de la demande énergétique ralentit, mais elle croît rapidement dans les pays en développement.

En 2030, plus de la moitié de la demande énergétique mondiale émanera des pays en développement, contre 40% aujourd'hui. La production d'électricité sera multipliée par un facteur quatre dans des pays comme la Chine et l'Inde qui, ensemble, passeront de 3000 à 12000 TWh, soit près de deux fois plus que les Etats-Unis.

Autant dire que l'avenir mondial s'annonce " énergivore ".

La domination des combustibles fossiles (90% des besoins énergétiques en 2030) se fera sentir:

  • La production mondiale de pétrole, surtout en provenance du Moyen-Orient, atteindra quelque 120 M de barils par jour en 2030.

  • La production de charbon devrait doubler en trente ans, l'essentiel de la croissance se situant en Asie et en Afrique.

  • La Russie occupera une place prépondérante dans le contexte de la " ruée sur le gaz ", combustible toujours plus utilisé pour la production d'électricité (19% aujourd'hui et 28% en 2030).
Un point sur les investissements nécessaires dans le domaine énergétique mérite d'être souligné. Dans son World Energy Investment Outlook, l'Agence Internationale de l'Energie relève des chiffres impressionnants.

Pour développer et renouveler les infrastructures énergétiques au cours des trente prochaines années, l'Agence parle d'un investissement colossal de l'ordre de $ 16.000 milliards au niveau mondial. Deux tiers des investissements seront nécessaires au seul secteur de l'électricité.

Pour l'Union européenne, d'après ce rapport, plus de 500 milliards de dollars d'investissement seront nécessaires d'ici à 2030 pour la seule production d'électricité.

2.  Que devons nous faire rapidement ?

Si de nombreux défis nous attendent pour le long terme sur le plan mondial, nous pouvons dès à présent agir en Europe.

Tout d'abord, il faut intensifier les efforts de recherche. L'ERA (Espace Européen de la Recherche) et son " bras opérationnel ", le 6ème Programme Cadre de RDT, commencent déjà à donner leurs fruits. La recherche européenne commence à mieux s'intégrer en grande partie grâce à la mise en place des nouveaux instruments que sont les grands Projets Intégrés et les Réseaux d'Excellence.

Il faut cependant aller plus loin. J'insiste notamment sur une plus grande coordination des actions nationales et sur une augmentation substantielle des dépenses de R&D afin d'atteindre l'objectif de Barcelone (3% du PIB dédié à la R&D en 2010).

Les orientations financières présentées récemment par la Commission pour la période 2007-2013 abondent dans mon sens. Il est en effet proposé que l'on double les moyens financiers mis à disposition de la recherche sur le plan européen.

Dans le domaine spécifique de l'énergie, la recherche européenne doit aider à diversifier les sources d'énergie, maîtriser la demande énergétique et promouvoir les écotechnologies.

    Diversifier les sources d'énergie.
Notre souci doit être de promouvoir de façon équilibrée les différentes sources d'énergie. Pouvons-nous continuer à être tellement dépendant des combustibles fossiles?

La question touche des aspects environnementaux mais aussi économiques et sociaux. Il suffit de penser aux conséquences, parfois très dommageables, de la volatilité des prix du pétrole et du gaz naturel.

Dans cette perspective, j'insiste pour que l'énergie nucléaire - qui fournit 35% des besoins en électricité en Europe - fasse l'objet d'un débat raisonné. Elle comporte des inconvénients mais aussi des avantages notamment pour notre indépendance énergétique et pour la limitation des gaz à effet de serre.

    Maîtriser la demande énergétique.
La meilleure source d'énergie est celle que nous ne consommons pas. Les économies d'énergie doivent s'imposer à tous. Il faut parfois faire des efforts afin d'atteindre des objectifs ambitieux en matière de performance environnementale.

Mais il est certain que des mesures " proches du consommateur " comme les labels de consommation d'énergie ou l'efficacité énergétique dans les bâtiments doivent être poursuivies et intensifiées.

La recherche sur les sources décentralisées d'énergie et la transformation du réseau pour faciliter leur pénétration va également dans ce sens. Il faut aussi exploiter l'énorme potentiel d'économies d'énergie qui existe dans les futurs Etats Membres.

    Promouvoir les écotechnologies .
Notre récent plan d'action " ETAP " (Environmental Technology Action Plan) vise à stimuler les écotechnologies au profit de l'innovation. L'idée que nous soutenons est qu'il est possible en même temps de protéger l'environnement et d'améliorer la compétitivité.

L'exemple de l'énergie éolienne est très parlant. En quelques années, l'industrie européenne est devenue le leader mondial dans ce domaine. Elle détient aujourd'hui 90% du marché. Grâce à différentes politiques, notamment la recherche européenne et la subsidiation nationale, on peut inciter l'émergence de nouvelles filières industrielles.

3.  Quelles options énergétiques devons-nous stimuler ?

L'énergie n'est pas un domaine " révolutionnaire ". Un chiffre est éclairant: le secteur des bâtiments qui consomme 40% de l'énergie en Europe aurait besoin de 100 ans afin d'être complètement modifié.

Bref, dans le domaine de l'énergie, les avancées se font pas à pas et les investissements sont considérables.

Parmi les options énergétiques qui permettront un développement durable aux générations futures, la recherche publique européenne soutient les énergies renouvelables, la capture et le stockage de CO2, l'hydrogène et les piles à combustible, la fission nucléaire et la fusion.

    Les énergies renouvelables .
L'éolien est aujourd'hui un exemple de succès européen (25000 MW installés dans l'UE). La géothermie offre un avantage considérable en tant que source renouvelable non intermittente. L'hydraulique demeure de loin la plus importante énergie renouvelable pour l'électricité

Mais, c'est toutefois la biomasse et le photovoltaïque qui méritent toute l'attention des chercheurs.

La biomasse a un très grand potentiel en Europe, y compris dans les nouveaux Etats membres. Elle peut être utilisée dans les transports (biocarburants) et pour la production de chaleur.

Le photovoltaïque, seul processus électrique sans mouvement mécanique, doit faire face à un coût encore près de dix fois plus élevé que l'électricité conventionnelle (+/- 30-40 centimes d'euro par Kw/h).

Dans ce contexte, nous misons beaucoup sur la plate-forme technologique nouvellement crée et qui implique les plus grands acteurs concernés. Il ne faut pas oublier que d'autres renouvelables comme le solaire et les technologies marines.

    La capture et le stockage de CO2.
Si l'on tient compte des développements énergétiques attendus - et notamment la place importante que pourrait garder le charbon dans la production d'électricité (en Chine et en Inde mais aussi aux Etats-Unis et en Europe), le piégeage de carbone est certainement une approche prometteuse afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre (Kyoto et au-delà).

La Commission - qui participe au Carbon Sequestration Leadership Forum - vise à réduire les coûts de capture du CO2 qui oscillent aujourd'hui entre 50-70 euros la tonne de CO2 pour atteindre 20-30 euros la tonne de CO2.

    L'hydrogène et les piles à combustible.
Les piles à combustibles ouvrent des voies prometteuses à une utilisation plus propre et efficace de nos ressources énergétiques.

L'hydrogène, comme l'électricité, est potentiellement un vecteur énergétique universel. Il doit franchir des barrières importantes relatives à sa production, à son transport, à son stockage et à sa transformation. Il faut aussi rappeler les questions de sécurité et de standardisation ainsi que le coût de l'infrastructure qui doivent être résolues.

Mais comme l'a souligné le Groupe de haut niveau qui a analysé cette question à la demande de la Commission, il semble possible d'aboutir vers 2050 à une véritable économie de l'hydrogène. Sous l'impulsion du Président Prodi et avec ma collègue Loyola de Palacio, nous avons lancé le " Partenariat Européen pour une Economie de l'Hydrogène "

Très concrètement, une plateforme technologique a déjà été mise en place et nous disposerons bientôt d'un agenda de recherche et d'une véritable stratégie de déploiement de l'hydrogène (partenariat public-privé et coopération avec la Banque Européenne de l'Investissement).

    La fission nucléaire.
Importante source d'énergie en Europe, l'énergie nucléaire présente l'avantage de produire très peu d'émissions de gaz à effet de serre. Mais elle génère des déchets radioactifs dont les dangers potentiels suscitent l'opposition d'une partie de l'opinion publique.

Il faut donc s'attaquer à ce problème majeur qui est l'un des thèmes de la recherche sur l'énergie financé par l'Union européenne. Pour les déchets hautement radioactifs, il semble désormais techniquement acquis que leur évacuation définitive en formations géologiques profondes peut être appliquée de façon sûre. Des décisions politiques autorisant un stockage souterrain de déchets hautement radioactifs ont été prises en Finlande et en Suède.

    La fusion nucléaire.
Il s'agit d'une des options énergétique clé dont le projet de construction d'ITER, expérimentation internationale de recherche sur la fusion constitue la pierre angulaire. ITER nécessitera un budget de 10 milliards d'euros pour l'ensemble de sa durée de vie prévue 35 ans (incluant construction, opération, désactivation et démantèlement).

L'UE a joué un rôle déterminant dans la conception du projet. Elle propose de financer une part significative de sa réalisation si celle-ci a lieu en Europe.

ITER sera la prochaine étape vers la production d'énergie de fusion avec toutes les qualités intrinsèques d'un réacteur produisant de l'énergie sur ce principe: sûreté, absence de gaz à effet de serre, faible radiotoxicité et aucun élément radioactif de longue durée. Ce type de réacteur pourrait fournir de l'électricité de base, particulièrement utile afin de garantir la sécurité d'alimentation des grandes agglomérations.

Conclusions

Comme vous le voyez, les chercheurs ont du pain sur la planche afin de développer au mieux les options énergétiques de l'avenir.

Une chose est sûre: demain, pour assurer sa croissance, l'Europe aura encore besoin d'énergie. Celle-ci devra être fournie au coût le plus bas possible afin de répondre à l'impératif de compétitivité européenne. Mais, en même temps, l'énergie de l'avenir devra être plus propre qu'aujourd'hui.

Je terminerai en vous disant qu'aucune forme d'énergie ne peut survivre si elle n'est pas acceptée par le public.

Il suffit de penser aux débats, souvent houleux, qui existent dans certaines régions ou certains pays lors de l'installation de nouvelles lignes électriques ou de construction de nouvelles centrales.

Un système énergétique durable doit être fiable, économique, respectueux de l'environnement et bien accepté par la société. En un mot, à croissance durable, il faut une énergie durable. Et c'est à cela que s'attelle la recherche européenne.

DN: SPEECH/04/126 Date: 11/03/2004

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